Une reconnaissance historique et une responsabilité particulière
La désignation du Sénégal comme pays hôte de la XIᵉ édition des Jeux de la Francophonie, prévue en 2031 et annoncée le 13 octobre 2026, constitue une reconnaissance importante pour notre pays.
Au-delà de la satisfaction légitime qu’elle suscite, cette décision nous impose une exigence : transformer cette opportunité en une réussite sportive, culturelle, organisationnelle et économique.
En effet, le Sénégal occupe une place singulière dans l’histoire de la Francophonie institutionnelle. Le 20 mars 1970, à Niamey, au Niger, était signée la convention portant création de l’Agence de coopération culturelle et technique (ACCT), ancêtre de l’actuelle Organisation internationale de la Francophonie (OIF). Cette initiative historique est associée à quatre grandes figures : Léopold Sédar Senghor, président du Sénégal ; Hamani Diori, président du Niger ; Habib Bourguiba, président de la Tunisie ; et le prince Norodom Sihanouk du Cambodge.
Notre pays abrite également le siège de la Conférence des ministres de la Jeunesse et des Sports de la Francophonie (CONFEJES), institution intergouvernementale créée en 1969, dont le secrétariat général est établi à Dakar.
À la lumière de cet héritage, de cet engagement historique et de cette présence institutionnelle, l’accueil des Jeux de la Francophonie apparaît comme une étape attendue dans la contribution du Sénégal au rayonnement de l’espace francophone.
Depuis leur première édition, organisée en 1989 à Casablanca et à Rabat, ces Jeux réunissent de jeunes sportifs et artistes autour d’un projet original qui associe compétition, création, diversité culturelle et solidarité.
Il convient toutefois de souligner un élément historique : parmi les neuf éditions organisées jusqu’en 2023, cinq se sont déroulées en Afrique : au Maroc en 1989, à Antananarivo en 1997, à Niamey en 2005, à Abidjan en 2017 et à Kinshasa en 2023. La Xᵉ édition est prévue à Erevan, en Arménie, du 23 juillet au 1ᵉʳ août 2027, avant celle que le Sénégal accueillera en 2031.
Cette précision historique renforce une conviction : il était temps que le Sénégal accueille les Jeux. Nous remercions les autorités politiques de nous avoir offert cette opportunité.
Notre ambition ne doit cependant pas se limiter à organiser une édition supplémentaire. Il nous appartient de faire de Dakar 2031 une référence pour les futures Jeux de la Francophonie.
L’héritage des JOJ Dakar 2026 : un atout à convertir en capacité organisationnelle
En 2031, le Sénégal disposera d’un atout majeur : l’expérience des Jeux olympiques de la jeunesse (JOJ) Dakar 2026 et l’héritage matériel, humain, technique et immatériel associé à leur organisation.
Les infrastructures sportives et les équipements constitueront la partie matérielle de cet héritage. Il faudra également capitaliser sur son volet immatériel : les compétences acquises par les cadres nationaux, les méthodes de planification, les procédures logistiques, la gestion des accréditations, les dispositifs de sécurité, l’organisation des compétitions, la coordination interministérielle, la mobilisation des bénévoles et la coopération avec les instances sportives internationales.
Un héritage ne devient toutefois une ressource mobilisable que si l’on sait l’évaluer, le préserver, l’entretenir et le réutiliser.
Il est donc indispensable de procéder à une évaluation exhaustive des JOJ Dakar 2026. Celle-ci devra porter sur les résultats obtenus, les coûts, les délais, la gestion des risques, la performance des dispositifs organisationnels, l’utilisation des infrastructures et les compétences transférables.
Elle devra permettre de dégager les bonnes pratiques, les insuffisances et les enseignements utiles à la préparation de 2031.
L’objectif n’est ni de reproduire mécaniquement le modèle olympique ni de considérer que la réussite des JOJ garantira automatiquement celle des Jeux de la Francophonie.
Les deux événements ont leurs spécificités. Il s’agit plutôt d’adapter les acquis des JOJ aux exigences particulières d’une manifestation qui associe compétitions sportives et concours culturels.
À cette fin, la mémoire organisationnelle des JOJ devrait être conservée dans un dispositif institutionnel accessible aux futurs organisateurs. Les compétences mobilisées ne doivent pas se disperser à la fin de l’événement : elles doivent devenir un capital national, au service des grandes manifestations sportives et culturelles.
Des infrastructures culturelles à valoriser et une hospitalité à organiser
Le patrimoine culturel du Sénégal, son réseau d’équipements et ses ressources artistiques constituent un autre atout majeur.
Les Jeux de la Francophonie ne sont pas seulement une compétition sportive. Ils accordent une place essentielle à la création, aux arts, à la diversité des expressions culturelles et à la rencontre des jeunesses.
Le choix des sites devra donc s’appuyer sur un diagnostic précis des infrastructures sportives et culturelles disponibles, de leur conformité technique, de leur accessibilité, de leur capacité d’accueil et de leurs conditions d’exploitation.
Il conviendra également d’évaluer les besoins en hébergement, en transport, en restauration, en santé, en sécurité, en télécommunications et en accueil des délégations.
Dans cette perspective, le regroupement des sites, voire leur concentration en un même lieu mérite une attention particulière, dans la mesure où il permet de créer une véritable unité fonctionnelle et géographique des Jeux.
Chaque fois que cela sera possible et compatible avec les exigences techniques des disciplines, il faudra limiter les distances entre les lieux d’hébergement, d’entraînement, de compétition et les espaces culturels.
Cette approche contribuerait à maîtriser les coûts, à réduire les temps de déplacement, à faciliter la coordination et à améliorer l’expérience des participants. Elle devra néanmoins tenir compte des exigences propres à chaque discipline et des possibilités réelles des infrastructures existantes.
À ces capacités matérielles s’ajoute la légendaire hospitalité sénégalaise. Mais la « téranga » ne saurait se réduire à un slogan promotionnel. Elle doit se traduire par une organisation professionnelle de l’accueil, une attention particulière aux personnes en situation de handicap, une expérience sécurisée pour les délégations et une participation active des populations.
Une gouvernance à la hauteur de l’ambition
Les grandes manifestations internationales ne réussissent pas seulement grâce à la disponibilité d’infrastructures. Elles reposent avant tout sur la qualité de leur gouvernance.
La première exigence est celle d’une volonté politique affirmée, traduite par des décisions institutionnelles, des moyens identifiés et un engagement durable de l’État.
La deuxième est la mise en place, suffisamment tôt, d’un comité d’organisation doté d’un mandat clair, d’une autonomie opérationnelle encadrée, de compétences avérées et d’une obligation de rendre compte.
Ce comité devra réunir des professionnels expérimentés dans les domaines du sport, de la culture, de la logistique, des finances, de la communication, de la sécurité, des technologies et de la gestion des grands événements.
Sa composition devra répondre à des critères de compétence, d’intégrité et de complémentarité.
Parallèlement, un comité interministériel devra assurer la coordination stratégique de l’action publique, faciliter les arbitrages, mobiliser les administrations concernées et veiller à la cohérence des engagements de l’État.
Il ne devra pas cependant se substituer à l’équipe opérationnelle, mais lui permettre d’agir efficacement.
Une cartographie institutionnelle devra préciser les responsabilités respectives du ministère chargé des Sports, du ministère chargé de la Culture, des collectivités territoriales, des organismes de la Francophonie présents au Sénégal, des fédérations sportives, des organisations culturelles et des partenaires privés.
Cette répartition des compétences est fondamentale. La multiplication des structures ne garantit pas, à elle seule, l’efficacité. Ce sont la clarté des mandats, la qualité des mécanismes de coordination et la responsabilité des décideurs qui produisent des résultats.
La gouvernance financière devra également être exemplaire : budget pluriannuel, traçabilité des dépenses, procédures de commande transparentes, contrôle interne, gestion des risques et évaluation indépendante. La maîtrise des coûts ne s’oppose pas à l’ambition ; elle en est une condition de crédibilité.
Tirer les enseignements des éditions précédentes
Le Sénégal ne part pas du néant. Les 9 éditions précédentes ont produit des enseignements utiles en matière de gestion des infrastructures, d’accueil des délégations, de coordination entre institutions, de mobilisation des partenaires et de valorisation de l’héritage.
Il serait judicieux d’engager, dès la phase préparatoire, un programme de partage d’expériences avec les anciens pays hôtes, notamment le Maroc, le Madagascar, le Niger, la Côte d’Ivoire et la République démocratique du Congo. L’expérience de l’Arménie, qui accueillera les Jeux en 2027, sera également précieuse pour mieux comprendre les exigences contemporaines du CIJF et l’évolution de son cahier des charges.
Ces échanges devront porter sur des questions concrètes : quels choix organisationnels ont été déterminants ? Quels risques ont été sous-estimés ? Comment les dépenses ont-elles été maîtrisées ? Quelles infrastructures ont conservé une utilité après les Jeux ? Comment les artistes, les athlètes et les acteurs économiques locaux ont-ils été associés ?
Il ne s’agit évidemment pas de copier ou d’importer un modèle, mais d’en comprendre les conditions de réussite et les limites, afin d’en apprécier la pertinence dans le contexte sénégalais.
Préparer dès maintenant les athlètes et les artistes
L’organisation des Jeux ne saurait être dissociée de la préparation de celles et ceux qui représenteront le Sénégal.
L’expérience montre qu’une compétition internationale se prépare bien avant la cérémonie d’ouverture. La performance exige une planification pluriannuelle, des critères de sélection transparents, un encadrement technique adapté, un suivi médical, des stages, des compétitions de référence et des moyens financiers prévisibles.
Les artistes doivent bénéficier d’une démarche comparable : repérage des talents, appels à candidatures, présélections nationales, accompagnement professionnel, préparation des œuvres et mise en valeur de leurs créations.
La préparation de Dakar 2031 doit donc devenir un projet national de détection, de formation et de valorisation des talents sportifs et culturels. Elle ne peut se limiter à la constitution d’une délégation quelques mois avant l’événement.
Une telle approche permettrait d’inscrire les Jeux dans une politique plus large en faveur de la jeunesse, de l’excellence, de l’employabilité et des industries culturelles et créatives.
2031, c’est demain : une feuille de route nationale s’impose
L’une des erreurs les plus préjudiciables serait de considérer que six années constituent un délai confortable. Pour un grand événement, ce temps est nécessaire afin de planifier, de contractualiser, d’aménager, de former, de tester et de corriger.
Le Sénégal doit donc engager sans tarder l’élaboration d’une feuille de route participative et inclusive, fondée sur le cahier des charges du CIJF et sur un diagnostic national approfondi.
Cette feuille de route devra prévoir des étapes précises : clarification de la gouvernance, inventaire des infrastructures, choix des sites, études de faisabilité, programmation budgétaire, plan de financement, préparation sportive et culturelle, stratégie de communication, plan de sécurité, formation des personnels, organisation des bénévoles et dispositif d’évaluation.
Chaque objectif devra être associé à un responsable, à un calendrier, à des ressources identifiées et à des indicateurs de suivi. Des revues périodiques permettront de mesurer les progrès, de traiter les retards et d’ajuster les priorités.
La participation des fédérations, des artistes, des collectivités territoriales, des organisations de jeunesse, des universités, du secteur privé et de la société civile sera essentielle. Elle favorisera l’appropriation collective du projet et permettra de faire des Jeux une ambition partagée, plutôt qu’une opération réservée aux seules institutions organisatrices.
Faire des Jeux un investissement pour le Sénégal
Enfin, il faut penser « l’après-jeux » dès aujourd’hui.
La réussite de Dakar 2031 ne se mesurera pas uniquement au nombre de participants, aux médailles remportées, à la qualité des cérémonies ou à la satisfaction des délégations.
Elle devra aussi s’apprécier à l’aune de la durabilité des équipements, des compétences acquises, des emplois créés, des entreprises mobilisées, de la progression des pratiques sportives et des nouvelles perspectives offertes aux artistes et aux jeunes.
Les infrastructures devront bénéficier de plans d’exploitation et de maintenance réalistes. Les compétences développées devront être réutilisées. Les entreprises locales devront pouvoir accéder, dans des conditions transparentes, aux opportunités économiques générées par l’événement. Les retombées touristiques, culturelles et sportives devront être documentées.
La question centrale est celle du rendement collectif de l’investissement consenti par la Nation. Un événement de cette ampleur doit laisser davantage qu’un souvenir : il doit renforcer les capacités du pays, développer son attractivité et améliorer durablement les conditions de pratique sportive et de création culturelle.
La Francophonie repose sur la coopération entre les États. Les Jeux de la Francophonie relèvent de leur responsabilité. Lorsqu’un État organise un tel événement, il dispose de leviers institutionnels, humains, juridiques, financiers, matériels et technologiques pour mener à bien cette mission. Le véritable enjeu est de coordonner ces ressources autour d’objectifs partagés, d’une stratégie cohérente et d’une exigence constante de résultats.
Le rayonnement international du Sénégal le justifie. Sa place dans l’espace francophone le commande. L’excellence de sa jeunesse, de ses sportifs et de ses artistes le mérite.
En 2031, le Sénégal aura rendez-vous avec son histoire. À nous de faire en sorte que cette échéance soit non seulement une réussite organisationnelle, mais aussi un moment de fierté nationale, de cohésion sociale, de rayonnement culturel, de progrès sportif et de développement durable.
L’organisation des Jeux de la Francophonie 2031 commence aujourd’hui. Veillons à la qualité de nos décisions, à la rigueur de notre gouvernance et à notre capacité à travailler en équipe.
Sans cela, notre ambition de faire des jeux peut relever de l’utopie.
Par Souleymane Boun Daouda Diop, Expert en gouvernance des organisations sportives, ancien expert du Sénégal auprès du Comité international des Jeux de la Francophonie (CIJF) et ancien chef de la délégation sénégalaise aux Jeux de la Francophonie de Nice 2013 et d’Abidjan 2017










